Culture du viol dans la danse : Le Sacre du Printemps

1913. Date de naissance de la danse contemporaine.  Ou la création – scandale du Sacre du printemps. C’est en  1911 que le compositeur Igor Stravinsky commence l’écriture d’un ballet pour son ami et chorégraphe Valsav Nijinski et ils rompent ensemble les conventions de leurs arts respectifs : la musique et la danse classique. La pièce fera d’abord un esclandre auprès de la critique avant de triompher un an plus tard et de porter ses auteurs au rang de génie. Cette création en rupture avec son temps est perçue comme l’œuvre fondatrice de la danse contemporaine. Elle est aujourd’hui devenue incontournable et chaque chorégraphe la revisite dans sa carrière sous forme d’hommage à l’œuvre majeure du siècle. Le livret de composition raconte l’histoire d’un rituel païen fictif : l’assassinat d’une jeune vierge pour que la communauté voit revenir le printemps. Une résurrection commune passant par la sélection et le sacrifice d’une jeune fille. Cette fable se compose en plusieurs parties relatant la rafle des jeunes vierges au sein du village, la sélection de l’élue, le viol dont elle est victime puis son sacrifice. Oui, c’est gai.

La danse contemporaine a donc choisi comme emblème l’histoire des violences faites aux femmes, et authentifie la culture du viol prégnante dans nos cultures et dans l’art.

I. Esthétique des violences

Le Sacre du Printemps est une œuvre qui témoigne de l’influence du monde patriarcal sur l’esthétique artistique.

 Glorification de la virginité. Dans les versions de Nijinski, Maurice Béjart, Pina Bausch et Marie Chouinard, pour ne citer qu’elles, les femmes sont vêtues de blanc, couleur traditionnelle de la pureté, l’innocence et la virginité dans le mariage.  Les hommes, eux, sont en couleurs. Dès le départ, ces femmes sont valorisées par leur hymen intact. L’idée archaïque et prégnante de leur virginité comme qualité principale.

Résignation féminine. La thématique du sacrifice féminin est largement abordée. Pas une de ces élues ne luttent réellement. Elles passeront toutes par une phase d’acceptation de leur sort : ce sont des dominées conscientes que leur mort apportera la résurrection du printemps et la prospérité à leur village. Leur mutisme est une norme et leur fatalisme les célèbre.

Esthétisme de l’enlèvement. L’esthétique dans la violence est le fondamental de cette œuvre. Sur une musique tonitruante, les hommes exhibent leurs muscles et leur force physique. S’en suit une rafle, où ces derniers violentent et rendent captives les femmes du plateau, le tout dans la tradition la plus plastique de la danse : d’une réalité glaçante, passons à une beauté à coupée le souffle. Femmes portées à la volée, contacts grandiloquents et chutes vertigineuses.

Vif du sujet, le viol. Aucun des chorégraphes ayant traités du Sacre du Printemps n’occulte la phase de viol, qui est au contraire la plus esthétisée de toutes. Prenons en exemple les versions de Maurice Béjart et d’Angelin Prejlocaj.

Chez Maurice Béjart, dès la première scène, les femmes en blancs, offrent leur corps. Jambes écartées en position lascives au sol, elles abandonnent en sensualité leur chair. Elles aguichent, se pâment, séduisent ; de là à dire qu’elles attendent une relation sexuelle, il n’y a qu’un pas.

Chez Prejlocaj, 50 ans plus tard, plus débridé, tout aussi archaïque. 1ere minute de plateau : les femmes baissent leur culotte devant le regard appréciateur des hommes, puis dansent, culotte au pied, avant de l’ôter définitivement. Elles paradent autour de ceux qui ramassent et reniflent les sous-vêtements négligemment laissés au sol. Les danseuses entament par la suite,  une chorégraphie au paroxysme de la sensualité (se touchent et se dévêtissent) en se mouvant, laissant les hommes regarder entre leurs jambes. Seconde partie de la pièce, la violence commence, on sort du rapport érotique, le rapt débute, les femmes tentent de repousser les hommes qui les violent. L’une d’entre elle, l’élue,  se retrouve seule et encerclée pour une quinzaine de danseurs.  Ces habits lui sont arrachés de force, elle subit un viol collectif et sera laissée pour morte, nue.

Que l’on ne s’y trompe pas, je n’ai rien contre une scène érotique dans la danse contemporaine, chez Béjart comme chez Prejlocaj (qui le réalise avec brio). Cependant, dois-je rappeler que nous traitons là d’une histoire de viol ? Je considère qu’il est grave de sous-entendre qu’elles créent le désir, alors qu’elles ne sont que les victimes d’un sacrifice humain. Traiter de sexualité autour d’une histoire de violence prouve bien que ces chorégraphes n’ont rien compris de ce qu’est le viol. Un rapport de domination oui, de la sexualité débridée non ! Et cette idée, nous la trouvons quotidiennement dans notre monde hiérarchisé entre hommes et femmes. Les femmes violées le savent bien, c’est le seul crime commit où l’on met en cause la victime, elles n’auraient qu’à ne pas être attirante, ne pas se vêtir ainsi, ne pas croiser les regards, ne pas sortir seule, ne pas boire ou se droguer en soirée. Dans Le Sacre du Printemps, la culture du viol prend également forme dans ces esthétiques de la violence sexuelle, esthétiques que l’on retrouve dans la pornographie (si on peut dire ça), les femmes apprécieraient d’être forcée, d’être dominée et les hommes banderaient sur ces non consentements.  Il est tordu de traiter le sujet de la sorte, et j’accuse ces chorégraphes de corroborer des théories sinistres. Faites donc des pièces érotiques sur la sexualité consentante, mais par pitié quand vous traitez de viol, faites des œuvres sur la violence sans mettre en cause les femmes.

II. Détournement de la forme primitive du Sacre

Quelques chorégraphes contemporains ont cependant, choisi de transfigurer cette histoire ou de témoigner de l’horreur dont elle parle.

La chorégraphe allemande Sasha Waltz nous avoue dans une interview s’être posée la question : « Pourrais-je sacrifier une chose plutôt qu’un être ? Ou un homme plutôt qu’une femme ? » Pour elle, la résurrection du printemps pourrait passer par le sacrifice que ferait un groupe d’une de leur valeur commune, que serions-nous prêt a donner de nous pour que le cycle de la vie continu ? Un prisme de questionnement plus intéressant, qui concerne d’avantage l’ethnologie. Cependant, la Chorégraphe explique avoir pris la décision de sacrifier une femme, elle aussi, de manière à témoigner des rituels historiques qui ont, pour la plupart, été au détriment de ces dernières.

Pour Pina Bausch, autre chorégraphe allemande, le Sacre du printemps est une occasion de parler de la mécanique d’exclusion que subissent les femmes violées. Elles sont en effet ostracisées et observées par le reste de la population dans cette version de l’œuvre. Nous assistons au viol de l’élue, en sommes témoin, public comme danseurs. Elle sera rejetée comme responsable de son « impureté » et ne sera jamais réintégrée au groupe.

Pour Heddy Maalem, le détournement va plus loin, de la façon la plus pertinente qui soit. Ce sacrifice représente celui des populations noires pendant la colonisation française. Dans cette version pas de sacrifice féminin mais l’occasion de lever le voile sur un sujet tabou, le rejet et l’esclavage de populations entières pour la prospérité d’un pays. Pas de bourreau sur scène, il se trouve déjà dans l’Histoire  coloniale que porte le public.

Rendre hommage à ses fondateurs sans rendre hommage aux poncifs autour des femmes et des violences qu’elles connaissent. Voilà, un sacré challenge pour la danse contemporaine !

Terpsichore